Audace missionnaire ou problème de santé mentale?
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Jean Kanyinda, cicm
Missionnaire en RD Congo
Sans l’ombre d’un doute, la question du manque d’“ audace missionnaire ” éveille une vive pré-occupation dans les engagements missionnaires que nous prenons.
Il convient de savoir que l’audace missionnaire demeure au cœur de notre vocation CICM : elle a droit de cité dans nos documents et discours concernant l’animation missionnaire. Et, si elle peut avoir un sens, on doit la comprendre dans sa signification la plus profonde et la plus accomplie. Il y a l’ « audace missionnaire » dans le sens strict du terme, lorsqu’il y a engagement, lorsqu’il y a passion et amour de la congrégation, lorsqu’il y a foi en Dieu. Car, croire, c’est vivre avec audace et vouloir que les autres vivent aussi au nom de l’amour de Dieu.
Si l’on néglige cet aspect de notre identité, il est évident que nos engagements seront moins convaincants. Lorsqu’on voit une Mère Teresa se pencher sur la misère humaine, celle des abandonnés comme celle des mourants ; lorsqu’on apprend que notre fondateur, Théophile Verbist, s’était, lui aussi, penché sur le sort des pauvres enfants en Chine ; lorsqu’on sait la passion avec laquelle certains confrères se dévouent corps et âme et gratuitement pour la cause des marginalisés ; on ne peut s’empêcher de se remettre continuellement en question afin de donner le meilleur de nous-même, c’est-à-dire nous rendre capables d’audace missionnaire.
L’audace missionnaire s’avère donc comme un élan de l’Esprit de Dieu qui nous permet aussi de partager notre foi et, en même temps, d’entrer en communion avec lui de façon originale. Dieu ne peut venir que dans un cœur qui le désire. La flamme du désir brûle-t-elle alors en nos cœurs comme ce fut le jour de notre consécration religieuse ? Cette question mérite en tout cas d’être posée. Aussi, l’audace missionnaire prend l’amour de Dieu comme point de départ. Mais, peut-on prétendre pour cela qu’elle est définie avec toute la précision désirable ?
Lorsqu’on joint à la vie missionnaire, le mot ‘audace’, cela a certainement besoin de quelques éclaircissements. Car en évitant de l’ajouter, on pourrait croire à une démission, soit à de la lâcheté. Ainsi, ai-je formulé le titre de cet article pour pouvoir rendre compte de nos engagements dits ‘missionnaires.’ Avec ces précisions, on peut aller de l’avant et se demander ce que peut signifier, en théorie et en fait, l’audace missionnaire.

Tout d’abord, parler d’audace missionnaire s’avère en soi audacieux puisque l’audace missionnaire est un don qui est reçu de Dieu et compris seulement dans la foi, et elle pourrait probablement paraître comme folie dans une société́ normale ; mais une folie capable de dire une vérité au sujet de Dieu. D’où, le problème de la santé mentale : le fou étant généralement audacieux. Dans un raccourci de langage, une petite parenthèse s’impose. L’audace s’inscrit quelque peu dans l’univers de la folie. Il convient aussi de savoir que le mot ‘fou’ vient du latin follis, utilisé pour désigner un ballon gonflé, qui va d’un côté à l’autre, poussé par le vent. Par extension on peut dire avec ironie que le fou se comporte exactement de cette manière. Cela explique aussi la légèreté́ du fou et de ce par quoi il est animé́.
Cette attitude peut se traduire de bien des façons pour nous religieux missionnaires. Certains peuvent se considérer comme le centre du monde. Dans ce cas, on les voit parler autant d’eux-mêmes et de leurs misères à longueur de journée, partout et sans arrêt, comme le ferait un enfant qui aime être le centre de toute l’attention de la famille. D’autres, par contre, peuvent essayer de combler leurs besoins oraux, entre autres, manger sans cesse et boire de l’alcool comme si c’était une découverte, une situation avec effets envahissants qu’il sera difficile d’évaluer. D’autres encore peuvent sombrer dans un surmenage effréné́ et la dépression (nervous breakdown). D’autres, enfin, chercheront à fuir l’angoisse et la désolation pour se réfugier dans les plaisirs et les abus sexuels sous des formes variées, oubliant par la même occasion leur consécration au Seigneur.
Il faut reconnaitre que toutes ces attitudes régressives et malsaines guettent chacun de nous à des degrés divers. Elles peuvent aussi être des signes avant-coureurs d’un cataclysme d’une tout autre ampleur. Voilà̀ pourquoi le 16ème Chapitre général alerte et en appelle à la nécessité de la formation permanente :
« L’évangélisation est confrontée à des défis nouveaux et est devenue particulièrement complexe en certaines régions du monde. Elle exige des efforts accrus de la part des acteurs sur le terrain, qui sont sollicités parfois au-delà de leurs forces, d’où la multiplication de cas de stress, d’épuisements et de suicides. Le missionnaire religieux d’aujourd’hui doit être une personne motivée, pleinement intégrée et mûre, prête à se convertir et à se renouveler constamment. La formation permanente est devenue une nécessité vitale pour se ressourcer, se remettre en question et s’actualiser » (Actes du 16ème Chapitre général, p. 38).
En second lieu, de tous temps, on a parlé́ d’audace avec un certain dédain, puisque comprise dans son sens négatif comme une attitude de quelqu’un qui méprise les limites imposées par les convenances sociales. Pour cette raison, l’idée d’audace fait peur et intrigue : elle a mauvaise presse. C’est pourquoi, un homme audacieux est, jusqu’à preuve du contraire, un homme jugé insolent, impoli et impertinent ; un homme qui ne respecte aucune barrière. C’est aussi un homme qui dérange les esprits paisibles. Un homme qui met en question la précarité de situations jugées normales pour beaucoup de gens. Il peut, par exemple, interrompre quelqu’un en train de parler, ou soit parler au même moment que lui, proférer des insultes et des médisances sans aucune gêne. Pareil homme s’octroie la liberté́ de dire n’importe quoi, n’importe quand et à n’importe qui, sans filtres, ni remord, ni considération. Ce sens d’audace caractérise parfaitement les personnes souffrant de symptômes anxieux et dépressifs, ou de troubles comportementaux. Bref, dire « audacieux », c’est dire : brut, grossier, impertinent. L’audace missionnaire, sans la vision de foi, est comme une folie et un non-sens.

A l’inverse, dans son sens positif, un homme audacieux, c’est plutôt un homme doté du courage illimité d’oser. C’est un homme téméraire, déterminé, avec un sens d’héroïsme très élevé́. Perçu comme tel, il pourrait être un portrait contrasté du fou dont tout échappe au contrôle de la raison et du bon sens. C’est aussi un homme qui affronte des situations présumées difficiles et dangereuses, au mépris de sa vie. C’est un homme de courage reconnu.
D’un certain point de vue, et non sans paradoxe, l’audace missionnaire est de cet ordre. Comme telle, elle se veut la vertu de celui qui veut agir sans que rien, ni personne ne l’en empêche. Elle se traduit par le fait d’avoir ou de pouvoir plus, soit par le courage d’oser faire les choses, de savoir connaitre, ou même de savoir créer du neuf. Cette description, ne nous permet pas d’oublier le sens primordial de l’audace. A la base de cette définition, il y a l’idée que l’audace missionnaire se composerait de beaucoup de vérités particulières qu’il faudrait ajouter à l’élan de l’Esprit de Dieu.
Il nous faut tout de même souligner, après ce bref éclairage sémantique, que les deux sens du terme ‘audace’ se complètent d’une certaine manière. Cela veut dire, lorsque nous parlons de l’audace missionnaire, il faut absolument faire de ces deux sens un concert où la mélodie de l’un vient enrichir celle de l’autre pour créer une symphonie, au nom de l’amour de Dieu et de la mission. Celui qui veut donner du sens à tel ou tel autre engagement, doit d’abord apprendre à compter sur la grâce de Dieu dans la prière. Car, notre vocation missionnaire est le fruit de la grâce de Dieu. Le 16ème Chapitre général de juin 2023 rappelle et insiste avec justesse sur l’importance de notre communion avec Dieu par la prière : « Nous ne sommes pas de simples agents de développement ou des travailleurs sociaux. Chacun devrait être convaincu que sa condition de missionnaire religieux ne peut faire l’impasse sur la prière. Cela touche à la discipline personnelle. Le sérieux avec lequel nous prenons soin de notre vie spirituelle est un gage du sérieux de notre engagement missionnaire » (Actes du 16ème Chapitre général, p. 40). La vie missionnaire ne se réduit pas à la prière, bien sûr. Mais celle-ci n’en est pas moins une part importante.
A la lumière de tout ce qui précède, je voudrais partager l’expérience d’un cas de santé mentale représentatif de ce qu’est l’audace. Ici à Kananga, les Frères de la Charité́ sont connus pour leur apostolat dans le domaine de la santé mentale. Ils entretiennent, à cet effet, un centre dénommé « Jukayi ». Dans le temps, il existait un plus grand centre pour les malades mentaux en dehors de la ville qu’ils ont dû fermer par manque de moyens financiers. Le centre Jukayi, bien que petit, répond tout de même favorablement aux besoins primordiaux de prise en charge de ces malades. C’est l’unique centre d’ailleurs dans la région qui s’occupe de la santé mentale. Malgré les maigres moyens, les Frères s’efforcent de mille et une façons de rendre le séjour des pensionnaires du centre aussi agréable que possible.
J’ai fait la connaissance d’un des pensionnaires du centre, Célestin Mutshipayi, appelé communément ‘Mutshipo’, un malade mental d’une certaine notoriété́. Célestin était un homme instruit, mais vulgaire. Il a fait le parcours de formation au séminaire. Chrétien Catholique convaincu, mais malade. Célestin pouvait être à la fois réfléchi et violent. Il connaissait par cœur l’histoire de l’Église au Kasaï et les noms de certains pasteurs de sa génération. Il connaissait les missionnaires Scheutistes belges et africains qui ont œuvré au Kasaï, leurs défauts ainsi que leurs qualités. On raconte qu’un jour, alors qu’il était en crise, il s’est improvisé conducteur de train à la gare pendant que le personnel était en pause, et a tiré des wagons jusqu’à une certaine distance avant d’être arrêté de justesse. A travers son histoire, il est clair qu’il aurait toujours voulu faire face à n’importe quelle situation et prendre les décisions qui s’imposent.

Dans la cour de la Maison provinciale, que de fois on a dû le séparer dans une bataille acharnée contre des policiers de garde. Malgré́ cela, Célestin continuait à être présent à nos manifestations, même s’il n’y était pas invité. Chez nous, Il se trouvait sur un terrain conquis. Il me connaissait et avait facilement accès à mon bureau. Il avait accès au living de la communauté́ où il se servait lui-même de bière aux heures de la sieste alors que les résidents étaient en chambre. A nos fêtes, il pouvait prendre place à la table d’honneur pour avoir accès au repas. Et personne n’avait le droit de le lui refuser, au risque de se faire insulter copieusement. Il jouissait pleinement de sa liberté d’expression. Malheureusement, lors de la dernière saison sèche, sa maladie a pris des allures irréversibles et il est décédé après avoir été tamponné par un véhicule. Une triste fin.
Émerveillé par sa liberté d’esprit, le Frère médecin qui soignait Célestin me fit remarquer un jour quelque chose qui m’intrigua, raison pour laquelle j’ai voulu partager cette expérience. Il disait : nous sommes tous des fous, car d’une façon ou de l’autre, il y a en chacun de nous la présence de germes relatifs aux troubles mentaux. Mais, chez la plupart d’entre nous, ces germes n’atteignent pas le seuil critique pour qu’un diagnostic psychiatrique soit posé. Leur intensité́ est donc faible et passagère.
Par cette remarque, nous pouvons donc nous imaginer divers grades d’intensité́ que peut connaitre la folie dans une congrégation missionnaire comme la nôtre ! Cela peut paraître banal et étonnant. Pourtant, les modes et l’intensité́ de la folie varient d’une personne à l’autre et peuvent également varier au cours de la même vie humaine au gré́ des circonstances. Il est donc évident que le fou vit de telle sorte que rien ne peut lui résister, même les animaux et les objets. Il jouit donc d’une liberté infinie, obstinée, mais arbitraire ; une liberté́ qui regimbe devant tout, réfutant toute idée d’ordre, d’autorité et de discipline.
Dans les Actes des Apôtres on raconte la descente de l’Esprit Saint le jour de la Pentecôte comme un moment de grand chaos où chacun s’exprimait dans sa langue ! Bien plus, Luc, l’auteur du livre, emprunte certaines images pour décrire la force de cette expérience. L’Esprit vint, écrit-il, comme un violent coup de vent, et comme des langues de feu descendant sur chacun. Les disciples sont transformés. Après la débâcle du vendredi saint, ils devinrent subitement audacieux, ils sortirent du ghetto de la peur et commencèrent à parler. Ils eurent l’audace de parler sans craindre qui que ce soit, de crier fort que Jésus était ressuscité, allant en tous lieux, proclamant sans peur sur le parvis du Temple, sur les places publiques, à l’intérieur des maisons privées, etc.
Après l’expérience de la Pentecôte, des gens nombreux entrèrent en contact avec les Apôtres déconcertés et émerveillés, à la vue de ce qu’ils étaient devenus, au point que certaines personnes ironisaient en disant qu’ils étaient pleins de vin doux, donc ivres, dira-t-on ! Ils avaient eu l’audace de proclamer haut et fort le Ressuscité. Ils avaient soif de partager et de témoigner devant tout le monde, non pas seulement aux juifs, qu’Il était vivant : une vraie expérience de conversion et de foi. Ainsi Saint Paul dira dans sa première lettre aux Corinthiens (1 Co 4 :10) : « Nous sommes fous à cause du Christ. » Ils ont témoigné́ sans relâche, avec audace et liberté au milieu des vicissitudes et contradictions rencontrées dans leur mission, au milieu d’une variété́ bouleversante d’épreuves, dans un mélange de foi et de folie. C’est cela, en fait, l’audace missionnaire.
Enfin, tout en reconnaissant que l’audace missionnaire est le fruit de la grâce de Dieu elle est également une vertu et une disposition intérieure qui dépend en partie de notre sens de créativité. Néanmoins, c’est une démarche à reprendre sans cesse dans notre vocation. J’ai vu une jour une affiche dont le message, un peu simpliste peut-être, me semblait contenir une certaine vérité profonde en ce qui concerne le sens de la créativité :
« Si Dieu te donne des citrons, fais-en une limonade. » Il faut reconnaitre cependant que la grâce de Dieu produit toujours ses effets d’une façon imprévue et étonnante. Nous devons donc être les premiers à être remis en question par l’annonce de l’Évangile que nous propageons au nom de Dieu. L’audace missionnaire est et restera toujours notre préoccupation. Nous pourrions tout aussi bien la présenter, non pas seulement comme une vertu et un élan, mais aussi comme une force intérieure qui nous motive à exprimer l’amour que nous avons pour Dieu à travers nos multiples engagements missionnaires.












