
Roger Nshono M., CICM
Lorsque nos confrères Daniel Verhelst et Hyacinthe Daniels publiaient Scheut : hier et aujourd’hui, ils nous ont offert plus qu’un livre d’histoire : ils nous proposaient une manière de regarder notre Congrégation avec gratitude et lucidité. Aujourd’hui, alors que CICM célèbre 163 ans d’existence, un troisième volet s’impose presque naturellement : Scheut demain. Car la mission n’est pas un héritage à conserver, mais une aventure vivante qui ne cesse de se redéployer.
Ma participation récente à la session de formation permanente des formateurs CICM à Kinshasa m’a confirmé que la formation initiale demeure le cœur battant de notre avenir. Les jeunes que nous accueillons et accompagnons aujourd’hui porteront demain le charisme CICM jusque dans les périphéries du monde. Les défis que traverse l’Eglise comme la perte de crédibilité, les divisions internes, l’attrait pour les zones de confort... peuvent être transformés en interpellations fécondes si nous relisons notre histoire avec lucidité et espérance.
1. Hier : un héritage à la fois humble et puissant
En 1865, ils n’étaient que cinq à entreprendre une aventure missionnaire en Chine. Pas de grands moyens, pas de stratégies sophistiquées, pas de certitudes matérielles. Leur seul capital était la foi en la Providence divine et une disponibilité sans frein. Leur mission en Chine, commencée dans des conditions de pauvreté extrême, ne relevait pas de la témérité inconsciente : c’était simplement la logique de l’Évangile.
Ils étaient fragiles et ont affronté les tensions interculturelles, les difficultés d’adaptation, les problèmes de santé et parfois même des incompréhensions internes. Mais leur secret n’était pas leur faiblesse ; c’était une conviction plus forte que toutes les fragilités : l’Évangile mérite que l’on se risque. Cet héritage est constitué des valeurs qui ont façonné la Congrégation et qui demeurent des repères solides :
- Une vie communautaire fraternelle traversée de tensions mais porteuse de soutien.
- La prière quotidienne comme respiration indispensable de la mission.
- Le goût du risque qui refuse la sécurité comme critère de discernement.
- La générosité même dans le dénuement matériel.
- L’accueil des jeunes souvent au prix de grands sacrifices.

2. Aujourd’hui : une Congrégation en transition
D’après l’Elenchus, le nombre maximal de confrères a été atteint en 1967, ils étaient 1986. En janvier 2025, nous étions 733. De janvier à aujourd’hui, 11 confrères sont rentrés à la maison du Père, 8, dont 2 prêtres et 6 jeunes en formation initiale, ont quitté la Congrégation. Entretemps, nous avons célébré avec joie la première profession de 22 jeunes confrères qui sont entrés dans la Congrégation et avons accueilli 16 novices et plus de 50 jeunes pour commencer leur première année au Prénoviciat. Nous sommes donc une famille qui diminue mais qui, paradoxalement, montre des signes de vitalité. Ce petit nombre rend des services qui, en général, suscite la joie de l’Eglise.
Le vrai changement ne tient pas qu’aux chiffres : il se situe dans la qualité de vie et la composition de ses membres. Aujourd’hui, CICM est caractérisé par une grande richesse interculturelle. C’est une bénédiction et un signe visible de notre universalité. Mais cela entraîne des défis réels, entre autres :
- Certaines Provinces forment beaucoup de candidats, mais reçoivent peu de missionnaires en retour ;
- Les conditions de vie difficiles freinent parfois l’enthousiasme des jeunes et des confrères en général pour se rendre disponibles à servir dans certaines entités ;
- Certaines entités peinent à recevoir des jeunes à cause des difficultés à obtenir les visas ;
- La solidarité congrégationnelle semble s’affaiblir ;
- Risque de voir la logique de préserver une entité locale ou personnelle gagner du terrain…
La question devient alors brûlante : sommes-nous encore une famille où “ce qui est à moi est à tous”, ou sommes-nous en train de glisser vers une simple juxtaposition de confrères, communautés et Provinces qui veillent a leur survie ?
3. Demain : des religieux missionnaires équilibrés
Lors d’une visite dans une Province, un confrère a fait remarquer que l’espérance de vie des CICM est en baisse. Vrai ou faux, cette remarque met le doigt sur une question cruciale : quel est notre style de vie comme religieux missionnaire ? Je ne prétends pas réduire l’usure de certains confrères à un simple manque de discipline personnelle. Il existe des fragilités comme les conditions de vie rudes, les contextes socio-politiques instables, l’accès limité aux soins, qui ne dépendent pas de notre bonne volonté. De plus, un engagement prophétique peut exposer à une mort précoce. La mission nous met parfois en tension avec des systèmes injustes, des logiques de corruption, des réseaux violents. Il arrive que certains confrères paient ce courage au prix fort.
Qu’à cela ne tienne, reconnaissons qu’un missionnaire épuisé trop vite n’est pas nécessairement un héros du don de soi ; souvent, c’est juste un homme qui a oublié de prendre soin de son corps et de son esprit. Un confrère équilibré, reposé, soutenu et accompagné rayonne davantage. Prendre soin de soi n’est pas un luxe. C’est un acte de responsabilité envers la mission.
4. Demain : un appel au goût du risque
Si Père Théophile Verbist rendait aujourd’hui visite à certaines de nos entités, trouverait-il CICM comme il l’avait envisagé ? Plusieurs confrères se donnent à fond pour la mission qui leur est confiée. Pour d’autres, ce ne sont ni les talents ni les bonnes intentions qui manquent, c’est souvent l’audace qui fait défaut. Les terrains difficiles attirent moins, les conditions rudes découragent, les sécurités matérielles deviennent des critères dans les discernements. Mais peut-on encore se dire missionnaires sans être prêts à prendere des risques ? Le pape François nous rappelle que la mission conduit vers les périphéries, non vers les zones de confort. CICM a grandi là où d’autres ne voulaient pas aller. Notre formation initiale doit donc façonner non seulement des hommes instruits, mais des disciples libres intérieurement, dociles à l’Esprit, capables d’aller là où la vie est fragile.
5. Des formateurs : artisans de demain
Aucune Congrégation n’a d’avenir sans formateurs. Or, il faut bien le dire, beaucoup hésitent à accepter cette mission. Ceci est dû à la peur de s’éloigner du “travail de terrain”, souvent gratifiant, et de l’impression d’être moins utiles… Pourtant, former est un acte missionnaire majeur. Être formateur, c’est consentir à un sacrifice discret : renoncer à la visibilité pour investir dans ce qui ne portera fruit que dans dix ou quinze ans. C’est devenir ce grain de blé qui tombe en terre, invisible pour beaucoup, mais indispensable pour tous. CICM de demain dépendra largement de la générosité de ceux qui acceptent cette mission exigeante.
6. Demain : une famille solidaire toujours à construire
Nous parlons volontiers de CICM comme de notre famille spirituelle. Encore faut-il que cela se traduise dans nos choix concrets. Un des dangers qui menacent notre avenir et qui rejoint les crises plus larges de l’Église est la tentation de l’autonomie financière des confrères et des Provinces. Certaines sont plus aisées tandis que d’autres vivent dans une grande précarité. Lorsque certains confrères donnent l’impression d’étaler une forme d’aisance excessive dans leurs lieux d’apostolat ou dans leurs lieux d’origine, cela peut décourager, fragiliser et même influencer les demandes des destinations missionnaires de nos jeunes dans les maisons de formation.
Un des remèdes à ce danger est ce que notre famille religieuse appelle la « solidarité congrégationnelle ». Elle doit s’exprimer à travers les contributions financières, mais aussi dans la prise de décisions qui ne font pas étalage des facilités financières. La solidarité financière n’est pas un supplément facultatif : elle est l’une des expressions les plus concrètes de notre fraternité universelle. C’est cela qui s’est réalisé dans la première communauté chrétienne. Le Gouvernement général porte ce souci, mais il ne peut rien sans un véritable engagement de tous. L’avenir de la Formation Initiale, cœur de notre mission, dépend en bonne partie de cette solidarité. Demain ne se construira pas sur une disparité ostentatoire, mais sur le partage et la foi en Dieu.
7. La Providence : notre boussole pour demain
Théophile Verbist croyait en la divine Providence, non comme une stratégie imprudente, mais comme un espace de liberté. Croire en la Providence, c’est refuser que les calculs humains deviennent la norme de notre discernement. C’est accepter d’aller là où l’Esprit guide, même si cela implique de renoncer à certaines sécurités. Former des missionnaires, aujourd’hui plus encore qu’hier, c’est former des hommes de confiance. La Providence n’est pas une idée naïve: c’est une manière d’habiter la mission avec courage et réalisme spirituel.
Conclusion : la Providence nous précède
« Scheut hier, aujourd’hui et demain ». Hier, nous avons reçu un héritage précieux : celui d’hommes qui ont osé croire que l’impossible était possible. Aujourd’hui, nous sommes appelés à prendre soin de cet héritage et à le faire fructifier, malgré nos fragilités. Demain dépendra de notre capacité à retrouver le goût du risque, à contribuer à la solidarité congrégationnelle, à investir dans la formation et à croire que la Providence nous précède.
Le plus grand danger serait de nous installer dans la nostalgie du passé ou dans le confort du présent. L’Esprit nous pousse à avancer. La mission n’est pas terminée. Elle continue dans ce monde en mutation, où les périphéries appellent toujours. Que notre Congrégation reste fidèle à son ADN : aller là où d’autres n’osent pas aller.






