
Pierre Muamba T., cicm
Missionnaire en RD Congo
Une expérience spirituelle
En regardant notre Congrégation depuis ses origines, je me suis rendu compte que nous sommes des missionnaires et des pèlerins appelés à annoncer l’espérance. Quitter son bureau pour s’engager pour les êtres humains, créés à l’image de Dieu, à cause de leur dignité et pour la promouvoir, ne pouvait être que le fruit d’un discernement profond à la lumière de l’Evangile du Royaume de Dieu. C’est une expérience spirituelle qui inspire une praxis
Nous nous recevons d’un autre : Le Dieu de la Vie en Jésus-Christ.
Nous nous recevons de Dieu et nous sommes un don de l’Esprit Saint pour le monde. « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, c’est moi qui vous ai choisis, établis et envoyés … » (Jn 15,16ss) Chacun de nous, depuis notre fondateur, a accueilli la mission comme sa vocation et s’est mis à l’œuvre en devenant un pèlerin proclamant l’Amour du Père pour les plus petits avec lesquels Jésus, le Pèlerin du Père s’identifie. « Nous sommes envoyés aux nations pour annoncer la Bonne Nouvelle où notre présence missionnaire est la plus nécessaire, spécialement où l’Evangile n’est pas connu ou vécu. » (Const. Art.2) C’est ce qui fait de nous des Pèlerins de l’Espérance.
Originaires de différents coins du monde
Comme un peuple en marche, depuis nos origines et sous la conduite de l’Esprit du Père, avec Théophile Verbist et ses compagnons nous nous accueillons les uns les autres, comme un « don mutuel » et nous nous découvrons « espérance les uns pour les autres » pour ce grand pèlerinage d’Espérance vers le Royaume où nous vivrons la fraternité universelle : voilà ce que nous voulons semer tout au long du chemin. « Nous quittons notre pays pour proclamer le salut comme le grand don de Dieu qui libère de toute oppression et division. A la suite de Jésus, nous nous adressons de préférence aux pauvres, destinataires privilégiés du Royaume de Dieu. Missionnaires religieux de différentes races et cultures, nous vivons et travaillons ensemble comme des frères. « Un seul cœur et une seule âme », nous témoignons de la fraternité universelle dans le Christ voulue par le Père. » (Const. Art. 2)
En vue de donner l’espérance
Quitter, partir, assumer ensemble la marche de l’espérance, c’est redécouvrir la force de la solidarité, la force de l’unité dans la diversité pour le salut de toute personne, image de Dieu, et pour construire un peuple où les opprimés et les pauvres ont leur place. Pour partir, quitter, marcher, il faut être animé de l’espérance, c’est elle qui est à la base de toute organisation, et de toute mobilisation en vue de l’engagement avec les plus petits afin de conquérir la vraie liberté des enfants de Dieu.
Appelés à cheminer ensemble vers l’Autre
La conscience d’être ensemble en chemin, avec les ambiguïtés de nos réponses et nos concessions, exige la conversion, pour voir le Maître vivant dans le frère que je côtoie. Comme Pierre au chant du coq au soir du reniement. (Jn 18, 25-27 ; Mt 26, 71-75 ; Mc 14, 69-72 ; Lc 22, 58-62), il faut avoir le courage de confesser ses reniements, ses lenteurs dans la marche, ses distractions et ses refus d’accueillir l’autre et même de lui pardonner. En effet, il n’est pas facile de respecter un confrère qui, pour des raisons de faiblesse ou d’une relation mal gérée est tombé. Facilement je le condamne « corban, impur, infréquentable ! » Nous nous permettons ce procès sans voir la poutre qui est dans notre propre œil ! (Lc 6, 42) La conscience d’être en chemin nous révèle alors notre cécité. C’est en nous ouvrant à Celui qui nous pardonne, sans attendre que le pardon soit demandé, que nous pouvons recommencer la marche dans la confiance – s’abandonner au Seigneur qui redonne l’audace d’oser encore et toujours, convaincu que le Royaume est encore à faire. Là nous rejoignons notre petite Docteure de l’Eglise, Ste Thérèse de l’Enfant Jésus qui savait qu’elle était comme un petit oiseau à la recherche de son astre lumineux, tombant dans la distraction et dans la recherche de petits vers de terre, mais qui confesse ses distractions pour reprendre son vol, à l’apparition de son Astre (Jésus),. (Ms B. 68-70)
A l’écoute de l’hôte intérieur
Permettez-moi une confidence. Lorsque je fus appelé à partir ailleurs, à changer de mission, je partis d’abord pour un temps sabbatique à Barcelone, ensuite je fus nommé pour une mission rurale au Kasayi à Cilomba. C’est alors qu’un de mes amis, qui ne jugeait pas notre vie à la lumière de la foi, m’interpella : « mais Pedro, que vas-tu faire dans ce village, ce n’est pas possible ! » Et, un confrère qui n’est plus avec nous aujourd’hui dans l’aventure missionnaire, me reprit en disant : « tu ne dois quand-même pas tout accepter ! » Je me rendis compte qu’il est difficile de sortir, de marcher, de répondre à la mission qui est proposée (Mc 16, 15) sans être présent à soi, afin de vivre du dedans et de découvrir une nouvelle profondeur de vie dans une démarche d’espérance ! Je compris qu’il fallait m’insérer dans la dynamique de la présence avec grand courage et une liberté intérieure, en me mettant à l’écoute attentive de Dieu qui chemine à mes côtés. (Ps 127 ; 131) Car celui qui appelle, qui envoie, c’est lui qui invite à la marche. Il est avec nous en chemin, il nous devance dans la mission et il a un message que j’ai à transmettre fidèlement : l’Espérance d’un Royaume universel, avec une préférence pour les plus petits, les ignorés de l’histoire. Je répondis, après un silence, que Jésus m’avait devancé depuis des siècles et que j’allais à la rencontre de frères et de sœurs. (Ga 3, 26-28)

Avoir le courage de s’auto-décentrer
« Nous quittons… », nous sortons, nous partons, nous marchons ensemble dans l’Espérance, « nous participons au même engagement collectif » (Const. Art 3). Quitter devient un appel à un « partir plus intérieur » : laisser nos ambiguïtés et nos concessions. C’est un appel à s’auto-décentrer, cesser de se regarder comme centre de l’histoire ; un appel à partir des bords vers les profondeurs de soi. C’est le « Duc in altum » (Lc 5,1-11). En fait, je me rendis encore compte que Dieu n’a jamais varié ni changé dans sa relation avec l’humanité en pèlerinage, c’est nous qui varions dans notre relation avec Lui.
Comme Israël nous avons également à découvrir nos esclavages dans toutes les concessions que nous faisons. Nous avons à découvrir nos relation ratées dans la vie fraternelle. Où avons-nous tué la fraternité universelle et avec quoi ? Quitter, marcher ensemble dans l’espérance nous demande aussi d’ouvrir les yeux pour nous voir en marche avec les autres vers Celui qui réalise sa promesse, Jésus le Fils de Dieu. Cet élan intérieur devient une force de lucidité et de vérité pour découvrir la résistance à transmettre à mon tour la gratuité de l’amour et de l’accueil. Car il y a urgence d’action-engagement qui libère et peut construire une humanité nouvelle par une action solidaire. (Const ; arts 8 ;9 ;10)
Nécessité de faire l’expérience personnelle de Jésus Christ
Marcher dans l’Espérance et se maintenir heureux dans cette marche demande que j’aie une connaissance certaine, pratique et pleine d’empathie pour Jésus Christ. Une connaissance jamais achevée, qui est le résultat toujours inachevé d’une rencontre personnelle, dialoguée et amoureuse avec un Dieu personnel, relationnel, transcendant et communicatif. C’est à travers cela que je peux vivre l’expérience d’Abraham, de Moïse et de Marie avec les yeux de la foi, dans un regard intérieur. C’est arriver à vivre la contemplation de l’Autre dans l’eucharistie, dans le Saint Sacrement, dans la Parole, dans les mystères du Rosaire et au même moment dans les pauvres, dans les différentes classes sociales, dans les ignorés de l’histoire. Je pourrai alors transcender toutes ces différences.

Vivre dans une présence permanente
Malgré les imprévus et les risques du chemin, Il est une présence qui, de façon permanente, rend possible (Lc 1, 37), précède et accompagne l’exode de l’humanité, de l’Eglise et de tout croyant,. C’est une rencontre qui modifie et perturbe la première vision que le pèlerin avait de lui-même, des réalités du monde, des événements de l’histoire et de sa propre vie, mais aussi sa façon de se comporter dans la vie quotidienne et d’entrer en relation avec le monde. C’est cette rencontre qui est le début d’un apprentissage jamais achevé, à vivre, sentir, et se convertir. Dieu est-il passé dans ta vie ? C’est la condition de t’inscrire dans la marche de l’Espérance. Voici un horizon ouvert en permanence et toujours nouveau d’un voyage jamais achevé : le mystère de Dieu est profond et insondable et ses pensées impénétrables. (Is 55,6ss)
Marcher dans l’Espérance c’est un refus de chercher le vivant parmi les morts
À un certain moment je me suis dit : « je ne changerai plus de communauté ; celle-ci, c’est ma dernière communauté ! » Oui, mais en faisant l’expérience de cette présence mystique d’un Dieu toujours appelant à un nouveau départ, insondable dans ses pensées, je commençai à percevoir de loin, l’appel certain de continuer mon exode avec Jésus. Un peu dérangeant et pas aisé à vivre, car j’étais tenté de m’installer ! Mais j’entrevoyai l’ombre d’un exode physique, géographique ; mais encore plus intérieur qui viendrait briser mes goûts pour en redonner d’autres. C’est comme arriver à goûter avec Jésus le vinaigre, pour voir s’ouvrir au-dedans de moi, la source intarissable du miel de la mobilité et arriver à percevoir que c’est beau d’être libre pour continuer la route. Arrêter la marche serait mourir, car Lui ne serait plus là. Il est ressuscité et appelle à continuer la marche avec lui. Il ne juge pas, il aime et supplie de marcher avec Lui pour annoncer l’Espérance. Il faut se laisser regarder par Jésus : lever les yeux pour le voir sur la croix et se laisser regarder. Et l’entendre te dire son Amour et son désir de te passer son héritage afin de le transmettre à d’autres. Alors il faut cesser de se regarder soi-même plus que Jésus vivant dans les petits, ressuscité et victorieux. La suite de la mission de Jésus devient la possibilité joyeuse de l’impossible.
Urgence de communautés missionnaires témoins de l’espérance
Nous avons besoin de ces communautés des missionnaires, de pèlerins de l’espérance, qui savent célébrer leur espérance, parce qu’elles ont l’expérience du Ressuscité et chantent les chants de la fête finale du triomphe, tout en cheminant. Leurs membres apprennent à s’accueillir comme des pécheurs appelés à la conversion permanente, qui quittent l’ego, dépassent l’impasse des fausses solidarités construites sur des calculs humains, et désirent l’élan qui conduit à la vraie solidarité. C’est l’Esprit qui guide la marche de croissance et d’espérance de vie que seul le Ressuscité sait donner. Nous avons besoin de communautés, semences d’espérance pour l’humanité des derniers temps de l’histoire, engagées dans la construction d’un monde plus juste et fraternel, qui renoncent à toute manipulation et tout égoïsme qui bafoue la personne humaine, image de Dieu.
Avec la Mère du Chemin, la Mère du Verbe Incarné
CICM, nous sommes fils de Marie. Elle ne nous est pourtant pas automatiquement donnée ! C’est lorsque nous découvrons la place de la Mère du Verbe Incarné, la Sainte Vierge Marie, Mère du « Chemin », Mère du « Pain de Vie », que nous arrivons à avoir recours à elle pour qu’elle nous initie et nous apprenne à devenir de vrais disciples et des pèlerins de l’Espérance. Elle l’a porté en son sein, elle l’a nourri, elle l’a offert au monde, elle l’a accompagné dans la mission et fut sa première disciple. Elle a cru et sa joie s’est faite action pour changer le cours de l’histoire.
Mère du « Pain de vie », prie pour et avec nous, maintenant et à l’heure de notre mort. (Const. Art. 16)







